Le Vagin et la Viande

Drôle de parallèle, allez-vous me dire !

Les mots commencent par la même lettre et présentent une certaine similarité de leur sonorité. A bien y réfléchir, tous deux s’entourent d’imprécision et de tabou.

L’idée m’en est venue hier alors que je commençais « Les Monologues du Vagin », un livre dont j’ai entendu parler il y a une dizaine d’années mais lorsque mon collègue a prononcé le titre, le rouge m’est monté aux joues. Comment osait-il prononcer ce mot indécent ? Cette pièce était-elle pornographique ? Je n’aurais alors jamais osé jeter les yeux sur la couverture d’un tel livre jusqu’à ce que j’échange sur le sujet avec des amies internautes, mamans allaitantes, dont l’une me l’a conseillé. Il faut dire qu’avec Amazon, en deux clics, on peut acheter le livre et le recevoir chez soi, ce qui évite de se rendre dans une librairie pour lancer au vendeur : « Bonjour ! Je voudrais Les Monologues du Vagin ! ». Mais pour ma part, je me crois à présent débarrassée de nombreux complexes et tabous.

Comme le dit Eve Ensler en introduction des Monologues du Vagin (titre dont elle dit qu’il a souvent été transformé par les médias et la pub en « Les Monologues » ou « Les Monologues du V. »), « vagin » est « un mot indicible – un mot qui provoque l’angoisse, la gêne, le mépris et le dégoût ». Avez-vous réalisé qu’on peut dire « zizi » pour désigner le sexe d’un garçon sans aucune gêne et dans la plus normale banalité alors qu’il n’y a pas de mot consacré pour désigner celui des petites filles ? Et quel que soit le mot retenu (zézette, kiki, foufoune, foufounette, vulvue, bicouli, pipi, chatte,…), il a une grande tendance à s’entourer de confusion, d’ombre et de honte. Pourquoi y a-t-il tant de difficulté à nommer une partie du corps féminin ayant pourtant une fonction belle et magique qui lui devrait respect et estime ? Comme le souligne Eve Ensler, le mot en lui-même n’a jamais l’air du mot qu’on veut dire.

Et c’est là que j’ai fait le parallèle avec le mot « viande » dont j’ai depuis un moment décelé l’imprécision. Lorsque ma fille rentre de l’école ou de chez la nounou, elle me raconte qu’elle a mangé « de la viande ». Mais de la viande de quoi ? De lapin ? De poulet ? De dinde ? De boeuf ? De cheval ? D’autruche ? De chien ? De chat ?

Et c’est là que vous remarquez que ce mot s’entoure de tabous. Manger du cochon d’Inde, du chat ou du chien, par exemple, cela ne se fait pas chez nous.Et pourtant, c’est de la viande aussi ! Paradoxalement, on dit « manger du poisson », comme si de toute façon, ces créatures n’étaient pas vraiment des animaux alors qu’on pourrait tout aussi bien dire « manger de la viande de poisson » ou « manger de la chair de poisson » puisque manger de la viande, ce n’est rien d’autre que manger de la chair. D’ailleurs en allemand, le mot équivalent à « viande » est « Fleisch », mot qui désigne également la chair (d’animaux, de l’homme, des fruits). Le mot anglais dont l’étymologie est sans doute la même que « Fleisch » est « flesh » qui désigne la chair tandis que les anglais font eux aussi la distinction avec la viande qu’ils nomment « meat ». C’est un peu comme pour dire : « nous sommes civilisés  : nous mangeons de la viande, pas de la chair ».

Donc certains mangent de la viande, des cadavres quoi. Cela sonne mieux de dire « viande » mais cela reste un morceau de chair d’un animal mort. Alors on dit viande pour oublier que cela fut autrefois un mouton , un agneau ou un mignon petit veau qui – s’il avait de la chance – gambadait dans une jolie prairie.

Personnellement, je n’ai plus envie aujourd’hui d’acheter des morceaux de cadavres et je comprends maintenant ceux qui sont devenus végétariens par dégoût de la viande et que je considérais autrefois comme des chochottes.

Alors voilà, j’ai eu envie d’écrire cet article parce que j’ai envie qu’on puisse nommer le sexe des femmes sans en être gêné, parce que j’ai envie qu’il soit respecté, honoré. Et parce que j’ai envie que les consommateurs ne se voilent plus la face et qu’ils voient l’animal – une créature vivante et douée de sensibilité – derrière les tranches de jambon et les saucisses de leur supermarché.

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