Pourquoi Barbara Kingsolver n’est-elle pas végétarienne ?

C’est le point qui m’a laissée perplexe en lisant Un jardin dans les Appalaches. Barbara Kingsolver est une ancienne végétarienne. Elle se déclare proche de l’éthique végétarienne mais les raisons qui l’en séparent sont obscures. Bien sûr,

« Penser qu’il est possible de vivre sans prendre la vie d’autrui est une illusion. »

C’est pourquoi elle déclare :

« Ma religion, je la prends chez Wendell Berry qui écrit : « Je n’aime pas l’idée que certains animaux ont beaucoup souffert pour me nourrir. Si je mange de la viande, je veux qu’elle provienne d’un animal qui a eu une belle vie paisible dans les pâturages près d’une rivière et d’un bouquet d’arbres dont il a pu savourer l’ombre. Je deviens aussi exigeant pour les plantes que je mange. »

Mais par la suite, sa position sur la viande est assez paradoxale. Elle qui se nourrit de fruits et légumes obtenus sans pesticides, elle déclare :

« Le nombre incalculable de morts liées aux pesticides et au changement d’habitat – celle des scarabées et des lapins est imputable à la confection de notre pain et de nos hamburgers végétaux – forme un bien triste gâchis. »

C’est oublier des techniques agricoles plus respectueuses de l’environnement, telles que la conservation des haies et les couverts végétaux qui offrent gîte et couvert à la biodiversité et aux prédateurs des pestes agricoles. C’est oublier aussi que de nombreuses plantes cultivées servent à nourrir du bétail.

Elle ajoute :

‘L’homo sapiens est devenu l’espèce que nous sommes grâce à des orgies carnivores répétées. »

Comme je l’évoquais dans un précédent article, le monde scientifique n’est pas uni sur ce sujet. Ainsi pour la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, c’est la chasse, plutôt que la viande qui a été le catalyseur de l’hominisation.

Par ailleurs, elle qui défend les races anciennes d’animaux d’élevage et condamne le fait que l’élevage intensif ait enlevé aux animaux d’élevage leur sexualité, leur reproduction, leur instinct maternel, accuse les partisans de la libération des animaux de ferme d’irréalisme et déclare : « La plupart [de ces animaux] ne tiendraient pas deux jours sans présence humaine ». Elle imagine ainsi des vaches qui meugleraient pour êtres traites et des poules qui pondraient partout. Or sans présence humaine, il n’y aurait pas de Holstein, pas de vache privée de son veau, ni de poules pondant 300 œufs par an, ces animaux ayant été sélectionnés par l’homme pour son propre intérêt et non celui des animaux eux-mêmes. Il s’agirait non pas tant de les libérer que de mettre fin au cycle de leur reproduction forcée.  Si j’admire les races traditionnelles, telles les Aubrac et les Salers, il me semble que le recours à ces races selon un élevage traditionnel s’oppose à la consommation de masse, une consommation pluri-quotidienne de produits animaux comme nous le faisons dans les pays industrialisés et comme -hélas- les populations de certains pays en développement sont en train de commencer à le faire.

C’est d’ailleurs ce qu’elle déclare :

« Élever éventuellement moins d’animaux est possible ; éliminer les variétés animales destinées aux aires d’engraissage est un but auquel je contribue en élevant des races traditionnelles. La plupart des hommes pourraient consommer plus de légumes et moins de viande.« 

Alors pourquoi assène-t-elle : « L’alimentation végétarienne est un luxe. » ? Il est vrai que l’élevage joue comme elle le décrit un rôle primordial dans les contrées arides. Mais elle ne renie pas les dégâts environnementaux  causés par le surpâturage et occulte complètement des pratiques agricoles comme l’agro-foresterie tendant à recréer une couche d’humus sur les sols.

J’ai trouvé la position de Baraba Kingsolver sur le sujet très paradoxal mais je lui reconnais un immense mérite : celui de se confronter elle-même aux animaux. De la naissance à l’abattage (qu’elle appelle « la moisson »), elle gère pendant cette année son approvisionnement en viande et sait bien mieux que la plupart d’entre nous ce que ce mot « viande » veut dire. Son combat contre l’élevage intensif et pour la préservation des petits producteurs et de leurs méthodes plus respectueuses n’est pas non plus dénué de sens, bien entendu. Enfin, il est certain que comparer l’impact environnemental d’une bloc de tofu fait de soja originaire de l’autre bout de la planète à celui d’un steak issu d’un bœuf ayant brouté les prairies locales est complexe. Mais on peut aussi tendre à la position la plus simple et la plus saine : se nourrir de produits végétaux locaux. Objectif difficile à atteindre -nous le savons et son livre le montre- mais chaque effort contribue à une planète plus belle, plus saine et plus sereine.

Je soupçonne que la position de Barbara Kingsolver soit aussi ambigüe parce que, quoi qu’elle en dise, elle ne sait pas encore précisément où se positionner sur ce sujet. Une preuve : au début du livre, elle prend la précaution de ne pas donner de noms aux animaux qu’elle commence à élever par peur de s’y attacher… mais à la fin, ils en ont.

Quoi qu’il en soit, Un jardin dans les Appalaches reste un livre à conseiller : pour son enthousiasme, cet amour de la nourriture préparée avec amour, sa réflexion sur l’impact de notre alimentation. Facile à lire, il est à la portée de chacun.

Pour mon article sur le reste du livre, cliquez ici.

Barbara Kingsolver : Un jardin dans les Appalaches, Editions Payot & Rivages, Paris, 2009.

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