Avoir un enfant rend-il heureux ?

Cet article est mon premier publié également sur le blog des Vendredis Intellos.Les Vendredis Intellos sont une plate-forme dont les articles, publiés également sur les blogs des participantes, ont pour base un ouvrage ayant « trait au domaine de l’éducation, de la psychologie de l’enfant, de la périnatalité, de la parentalité… bref, un truc qui parle d’enfance d’une manière ou une autre… » A mon grand dam, je ne parviens pas à lire tous les articles, mais je me sens de nombreux points communs avec les participantes et c’est pourquoi je souhaite aujourd’hui contribuer.

En une du numéro de juin-juillet du magazine « The Germans«  : « J’aime mon enfant, je déteste ma vie. » Et en sous-titre : « Pourquoi être parent en Allemagne rend malheureux. »

The Germans

Je ne pouvais qu’acheter un numéro présentant une couverture pareille.

L’article décrit des parents prisonniers d’un idéal : l’enfant doit rendre heureux. Or l’arrivée d’un enfant augmente leur niveau de sollicitation, leur stress, leur inquiétude. Des études montrent que les parents ne sont pas heureux. Ils n’ont plus de temps ni pour eux ni pour leur couple et se sentent cantonnés à des tâches frustrantes ou répétitives même lorsque l’autonomie de l’enfant grandit : lire le même livre vingt fois de suite, aider l’enfant de dix ans qui n’en a pas envie à faire ses devoirs, faire le taxi pour emmener les enfants faire leurs activités. Une étude montre que les mères sont encore plus insatisfaites que les pères. Statistiquement, ce sont les femmes qui prennent en charge l’essentiel de l’éducation des enfants et qui n’ont plus une minute à elles. Jusqu’à ce que les enfants aient quitté le domicile familial. Mais les hommes eux-aussi sont insatisfaits parce qu’ils se mettent la pression en voulant gagner davantage d’argent et consacrent une plus grande part de leur temps libre à leur famille et non plus à leurs passe-temps. Au stress, aux soucis financiers, au manque de temps libre s’ajoute un recul de la tendresse. La moitié des couples qui divorcent en Allemagne ont un enfant mineur et 40% des couples qui se séparent ont un premier enfant de moins d’un an. Le constat va plus loin encore : les mères célibataires sont encore plus malheureuses. Tout d’abord à cause de leurs soucis financiers : 40% des mères célibataires vivent de Hartz IV (pour simplifier, on pourrait dire qu’il s’agit d’allocations correspondant au minimum vital). Au même moment, je lisais le La Croix du 21.06.2013 selon lequel, en France, 1/3 des mères célibataires vivent sous le seuil de pauvreté. Tout ceci confirme la précarité des mères célibataires dans nos deux pays. The Germans poursuit en écrivant que les mères célibataires souffrent du poids psychologique que représente l’éducation d’un enfant seule.

Pour remédier à ces maux, l’article considère l’allongement du temps scolaire, effectif dans de nombreux pays, comme un soulagement pour les parents. Par ailleurs il invite à ne plus corréler temps de présence dans l’entreprise et carrière. A mon sens, la situation est pire en France qu’en Allemagne. Les allemands commencent certes plus tôt mais ils partent également plus tôt tandis qu’en France nombreux sont ceux qui attendent 18h30 – 19 h voire davantage. Selon The Germans, en Norvège, quelle que soit la fonction, on quitte son poste à 17h précises. Aux Pays-Bas, il est courant que les jeunes parents ne travaillent que quatre jours par semaine, restant à la maison le lundi ou le vendredi. Les réunions importantes sont programmées du mardi au jeudi.

Selon l’auteur de l’article, les changements doivent être non seulement organisationnels mais aussi d’ordre psychologique. Les allemands ayant des enfants de plus en plus tard, ils vivent une sorte d’adolescence prolongée après laquelle l’arrivée de l’enfant est considérée comme une privation de liberté.

En outre, nombre de parents s’enferment dans un « complexe normatif de la responsabilité parentale ». La charte des Vendredis Intellos précise que l’on doit transcrire un extrait de ce que l’on a lu. Cela vous fait une belle jambe si vous ne parlez pas allemand mais je me plie à la règle en vous livrant une traduction maison à la suite de la définition du « Normkomplex der verantworteten Elternschaft » que j’ai traduit par « complexe normatif de la responsabilité parentale » :

« Vorbei sind die Zeiten, als noch normal war, Kinder einfach so nebenherlaufen zu lassen. Dass man heute die Kinder einfach nach draussen schickt? Undenkbar! Zu gefährlich! Nur 20 Prozent aller Kinder der sogenannten Mittelschicht werden in Nordrhein-Westfalen noch zum Spielen auf der Strasse geschickt. […] Dabei ist die Zahl der bei Verkehrsunfällen tödlich Verunglückten heute niedriger als zu Beginn der Aufzeichnungen im Jahr 1950 – obwohl heute viel mehr Autos fahren. »

« L’époque où il était normal de laisser les enfants courir près de soi est révolue. Envoyer ses enfants seuls dehors ? Impensable! Trop dangereux ! Seulement 20% des enfants de la classe moyenne de Rhénanie du Nord-Westfalie sont envoyés jouer dans la rue. […] Et ce alors que le nombre de décès dans les accidents de la circulation est plus faible qu’en 1950, date à partir de laquelle ceux-ci ont été comptabilisés. Pourtant bien plus de voitures sont aujourd’hui immatriculées. »

Un autre type de pression psychologique est celle que s’appliquent les parents souhaitant que leur enfant soit stimulé au maximum. Ou encore ceux qui se préoccupent de manière excessive du bien-être de leur enfant. Tous ces problèmes existent mais ils sont inavouables par les mamans allemandes.

Die deutsche Mittelschichts-Mutter hat keine Probleme zu haben.

Une maman allemande doit se réjouir d’avoir un enfant, afficher son bonheur et ne pas se plaindre de ses soucis. Telle est la pression sociale.

En conclusion, le magazine souligne qu’aucune de ces études ne prend en compte les petits instants du quotidien qui rendent merveilleuse la vie avec un enfant : des petits bras qui enserrent votre cou, un sentiment d’amour inépuisable et de fusion, le sentiment d’avoir apporté à la vie quelque chose de plus que sa présence à soi, voir son enfant évoluer, se renvoyer à travers l’enfant à sa propre enfance, transmettre un savoir. Les parents sont peut-être malheureux ; personne ne peut cependant leur enlever ces moments de bonheur.

*
***

C’est ici que mon point de vue rejoint celui de l’article. Concilier travail et famille est un challenge qui fait de la vie quotidienne une course permanente au cours de laquelle il est difficile de trouver du temps pour soi et pour son couple. J’ai envie de tout faire au maximum et regrette de ne pas parvenir à faire au mieux tout ce qui me tient à coeur. Mais je ne fais pas partie des parents malheureux. J’ai la chance de ne pas avoir de souci financier. J’apprécie le positif dans chacun des moments de la journée et ne regrette rien de plus que de ne pas y être parvenue : me réjouir de l’amour de la lecture qu’a ma fille lorsqu’elle me demande pour la énième fois de relire ce livre qui m’ennuie plutôt que de m’impatienter par exemple.

Moi non plus, je n’ose pas trop laisser mes enfants jouer seuls dans la rue et doit être contaminée par ce « complexe normatif ». Mais j’adore les voir prendre confiance en eux, les laisser grimper où ils veulent, voir ainsi de loin mon tout petit gravir une plate-forme d’escalade conçue pour des enfants bien plus grands, son mignon visage rayonnant de satisfaction et de liberté, réalisant après coup le regard réprobateur d’autres mamans effarées. Je ne leur dis jamais comme je l’entends souvent : « Tu vas tomber » ou « Tu ne vas pas y arriver » car je suis intimement convaincue qu’ils ont conscience de leurs limites et qu’ils sont bourrés de capacités. Avoir confiance en soi et en ses enfants n’est, je le reconnais, pas si facile.

Je regrette de ne pas parvenir à faire tout ce dont j’ai envie mais je n’ai pas le regret d’avoir fait quoi que ce soit en désaccord avec moi-même. J’ai fait non pas ce que l’on me disait mais ce que mon cœur me dictait : je les ai laissés dormir près de moi et me suis laissée inonder de leur sourire rayonnant de bonheur à leur réveil, je les ai portés contre moi et ne les ai jamais laissés pleurer, je les ai allaités tant qu’ils en avaient besoin et ai tiré mon lait sans me soucier des clichés ambiants, je les ai emmenés partout avec moi. J’essaie de les accompagner sur les chemins de la vie de mon mieux et les regarde sereinement se détacher de moi petit à petit.

J’ai envie que le « complexe normatif » soit une attitude plus à l’écoute du besoin intrinsèque des enfants et non pas une réponse à une sollicitation marketing : avoir le bon type de biberon et de lait artificiel pour son enfant, veiller à ce qu’il mange trois produits laitiers par jour, être sûre d’avoir choisi le siège auto le plus sûr et une poussette inclinable, faire des heures sup pour lui acheter un jeu vidéo et un vêtement de marque.

Cet article révèle aussi pour moi une connotation marchande de l’enfant. Avec la question « l’enfant doit-il rendre heureux ? », il est assimilé à une marchandise : une crème de beauté doit estomper les rides, un téléphone vous permettre de surfer sur la toile à la vitesse de l’éclair, un canapé doit réceptionner votre derrière fatigué. Si la marchandise « enfant » ne rend pas heureux, le parent se sent floué. Parmi les changements psychologiques qui doivent s’opérer il y aurait donc aussi une réduction de la mentalité « consommation de masse ».

Mais les problèmes des parents et plus particulièrement ceux des mères ne sont certainement pas à nier. Je me souviens à mon premier retour de la maternité avoir été surprise de constater à quel point la grossesse est surveillée, avec sa batterie régulière de consultations, analyses et échographies. Mais une fois l’enfant né, la mère se retrouve souvent bien seule face à ses problèmes : le père est reparti travailler, les collègues et les amis aussi. La famille et les associations (pour moi ce fut la Leache League) peuvent être des soutiens précieux.

Enfin, j’ai également apprécié cet article parce qu’il renvoie à une question qui est la mienne en ce moment : pourquoi avoir un enfant ? Est-ce pour soi ? Pour son couple ? Pour ses éventuels frères et sœurs ? Pour ses propres parents ? Dans un souci de se conformer à un certain modèle familial ? Pour transmettre ses valeurs ? Pourquoi également choisir de ne pas avoir d’enfant ? Ces deux questions ne se posaient pas en ces termes avant l’apparition de la contraception. Alors, on accueillait les enfants. Ils pouvaient être considérés comme des bras supplémentaires, l’assurance d’une retraite, une charge par la dot qu’il faudrait fournir pour leur mariage, ou encore comme l’arrivée d’un héritier…

Une fois parmi nous, quel que soit le contexte, peut-être faut-il simplement les considérer comme l’une des plus belles manifestations de la vie et les aider à conserver leur cœur d’enfant.

Je termine cet article par une citation du penseur indien Jiddu Krishnamurti faisant écho au « Normkomplex » du magazine The Germans :

« La majorité des parents se sentent, malheureusement, responsables de leurs enfants,
et ce sens de responsabilité les pousse à leur dire
ce qu’ils doivent faire, ce qu’ils ne doivent pas faire,
ce qu’ils doivent devenir.
Les parents veulent que leurs enfants aient une situation sûre dans la société.
Ce qu’ils appellent responsabilité fait partie de cette respectabilité pour laquelle ils ont un culte,
et il me semble que là où est cette respectabilité,
il n’y a pas d’amour. »

Cet article, écrit quelques heures avant la naissance de son petit garçon, est dédicacé à ma sœur.
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