180 jours

180 jours_Isabelle Sorente180 jours, c’est un roman. Un roman dont l’action se déroule dans un élevage de porcs, une porcherie en 2013, une « structure de production ». Idée hors du commun. C’est pourtant le commun de milliers d’animaux. C’est pourtant le commun de milliers d’humains.

180 jours, c’est l’histoire de Martin Enders, un prof de philo qui pénètre dans un élevage pour préparer un séminaire sur l’animal.

« 180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme« , précise le dos de couverture.

Dans les couloirs et les salles de la porcherie, Martin Enders rencontre la vie, la mort, l’amitié. Il se rencontre lui-même.

180 jours, c’est plus qu’un roman. C’est un documentaire. A croire que l’auteur a réellement endossé le rôle de son personnage pour écrire son ouvrage. De tout ce qui est décrit, seule la façon dont le sperme des verrats est recueilli m’a semblé un brin romanesque. Pour le reste, Isabelle a beau préciser : « 180 jours est une œuvre de fiction. Ses personnages, comme la ville d’Ombres, sont imaginaires.« , tout existe. Ombres se trouve quelque part en Bretagne, entre Lannion et Saint-Brieuc, par exemple. Ombres. Martin Enders a rendez-vous avec l’ombre de l’humanité. Qu’importe l’endroit. Le pire est que la fabrication de produits carnés se déroule comme Isabelle Sorente le décrit. Le pire est que la viande que nous mangeons repose sur la reproduction forcée, systématique, optimisée de ces animaux privés de sexualité.

180 jours est une œuvre de fiction réelle. L’écriture d’Isabelle Sorente rend compte de cette irréalité réelle qui m’entoure chaque fois que j’approche ce milieu. Cheminer à travers des bâtiments dans lesquels sont parqués des centaines voire des milliers de porcs qui ne verront jamais le jour, sauf entre deux bâtiments ou pour monter dans le camion qui les mènera à l’abattoir, voir des veaux qui ne fouleront jamais un brin d’herbe, des containers remplis de ce qui fut des animaux, lire des publicités et des articles ventant les mérites de coupe-queux, écorneurs, dispositifs de contention, sonde d’insémination, nourrisseurs (seau équipé de tétine) pour veau séparé de sa mère, lire les quantités d’os, d’yeux, de poils, de plumes, de sabots, de cœurs, de sang, de merde (pardon : de fumiers et lisiers) qui restent une fois la viande emballée. Réel. Irréel. Réel irréel. Irréel réel.

« Imagine que tu te balades en plein tableau de Jérôme Bosch, et que tes yeux ne croient pas ce qu’ils regardent. »

« Même en les voyant, on y croit toujours pas. »

Marina ne veut pas être inséminée. Marina ne veut pas mettre au monde des bébés qui ne seront pas ce qu’ils devraient être. Marina est une truie. Marina n’est pas un humain. Marina est un mammifère. Nous sommes des mammifères.

« Rien ne ressemble plus à un nourrisson humain qu’un porcelet. »

Dans Le Père de nos pères, Bernard Werber suppose que l’homme descend du porc. Isabelle Sorente pense à ces hommes qui travaillent avec les porcs, à ces « opérateurs ». Camélia est son ami, celui de Martin Enders. C’est pour lui qu’elle écrit ce livre, pour tous ceux qu’

« un code de l’honneur [oblige] à se taire, notre code de l’honneur, parce que personne de ce côté-ci du miroir n’a envie qu’un porcher se pointe pour dire, minute, mon gars, l’esprit humain n’est pas ce que tu croyais. »,

parce que

« ce n’est pas la force qui protège de la mort, c’est le frère avec qui tu marches dans un couloir. »

180 jours. Si vous devez dévorer quelque chose, c’est ce livre. Je vous en laisse découvrir la fin, empreinte d’une immense poésie.

« Tous ceux que leur mère porte rêvent dans la même langue, qui sait ce que leurs esprits se racontent la nuit ? »

Je dédis cet article, combinaison de ma critique de 180 jours et de mon expérience
à tous les Camélia et Laurence,
aux animaux d’élevage et plus particulièrement aux femelles,
et à mon mari qui a eu l’idée géniale de m’offrir ce bouquin. Non pas qu’il m’ait changé les idées de mon quotidien mais parce que son écriture et sa construction en font un des meilleurs ouvrages sur le sujet.
180 jours. Isabelle Sorente. Septembre 2013. Paris : Editions J.-C. Lattès, 460 pp.
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