L’obsolescence programmée

bon pour la casseIl y a trois formes d’obsolescence développées dans le livre de Serge Latouche « Bon pour la Casse » et le documentaire de Cosima Dannoritzer « Prêt à jeter ».

L’obsolescence technique est le déclassement d’un produit rendu désuet du fait des innovations techniques. Ainsi la hache en pierre polie a remplacé l’outil du paléolithique, le train à vapeur a remplacé la diligence. Le rythme des innovations s’est emballé depuis la révolution industrielle.

L’obsolescence psychologique est celle induite par la mode et la publicité.

La mode existait déjà du temps de la royauté. Mais son impact était limité car elle ne concernait qu’une élite. En outre, « la propension à l’ostentation et au gaspillage était combattue non seulement par les morales et les religions, mais plus encore par les  habitudes nées de la nécessité. »

Aujourd’hui, la mode est un phénomène de masse dans lequel la télévision joue un des rôles principaux, tristement illustré par la déclaration d’un patron de TF1, Patrick Le Lay, en 2003 :

« Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective « business », soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Comme l’écrit Sergie Latouche, « la publicité a pour mission de nous faire désirer ce que nous n’avons pas et mépriser ce dont nous jouissons déjà. » Les mots du publicitaire Frédéric Beigbeder sont à peu près aussi édifiants que ceux de Patrick Le Lay :

« Vous faire baver est ma mission. Dans mon métier, personne ne désire votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. »

TV 01

Cette image provient du site Deep Roots at Home

L’obsolescence programmée, sujet central du livre de Serge Latouche, est l’usure ou la défectuosité du produit sciemment planifiée au cours de sa conception. Nous avons tous été confrontés à ces imprimantes et autres appareils électrotechniques rendant subitement l’âme et qu’il est plus rapide, économique et simple de remplacer par un produit neuf et plus performant.

assiette réparée 02

Assiette agrafée par un « raccomodeur » au XIXème siècle

Autrefois, on réparait. Aujourd’hui, il est souvent impossible de trouver un réparateur.

Serge Latouche dénonce cette consommation de masse, base de la croissance : produire des produits à moindre coût pour que les ouvriers puissent les acheter, des produits qui seront défectueux une fois que le crédit contracté pour les acheter aura expiré. Le summum du rythme de renouvellement des produits est le jetable, une stratégie bien plus ancienne que l’on pourrait croire. Au XIXème siècle aux États-Unis, pour régler les problématique de lavage et repassage, on vend des cols et des manchettes en papier pour hommes célibataires. Plus tard, on trouvera certains de ces produits en plastique.

collars paper 01tenue jetableLes préservatifs en cahoutchouc et les rasoirs jetables sont également des inventions du XIXème siècle. Dans les années 1920, la serviette hygiénique et le mouchoir jetables sont mis sur le marché.

condom 19ème

Je ne condamne pas l’évolution. Il est intéressant de voir à quoi cela ressemblait il y a quelques décennies.

montre ingersoll

En 1901, Waterbury et Ingersoll commercialisent des montres à 1 dollar. Les propriétaires préfèrent alors en racheter plutôt que de les faire réparer…

Voilà qui rappelle les temps présents… Pourtant, des produits durables pourraient être conçus. Cosima Dannoritzer et Serge Latouche citent le cas de l’ampoule à filament. Les fabricants réunis au sein du cartel Phoebus se sont entendus pendant des années pour limiter la durée de vie à 1.000 heures alors que dans les années 1920, la durée de vie moyenne des ampoules était de 2.500 heures… A Livermore aux Etats-Unis, une ampoule brille même depuis… 1901 !

Tel est le poids des lobbies qui s’exerce dans tous les secteurs. Ainsi dès les années 1920, les constructeurs automobiles américains ont convaincu l’opinion publique d’adopter l’automobile et de démanteler les réseaux de tramways.

De l’autre côté du rideau de fer où les ressources manquaient, les appareils électroménagers étaient conçus pour durer 25 ans. Bien que des produits puissent être conçus pour durer, Serge Latouche et Cosima Dannoritzer mettent en avant que patronat et ouvriers s’y opposent généralement, les uns parce que les consommateurs ont alors moins besoin d’acheter, les autres par peur de perdre leur emploi. Ici je ne peux que me rappeler l’un des dirigeants d’une entreprise pour laquelle j’ai travaillé dont les yeux brillaient de l’excitation d’un chiffre d’affaires à venir dès lors qu’il était question de marché de produits jetables.

Voilà pourquoi la majorité des produits ne sont pas durables. Ceux qui pourraient l’être réellement ne sont pas conçus ou retirés du marché, tel un bas nylon de Dupont tellement résistant qu’il ne filait jamais.

Ford livrant sa première voiture, 23 juillet 1903

Ford livrant sa première voiture, 23 juillet 1903

L’un des tours de force de l’industrie fut de convaincre les ingénieurs de fabriquer des produits ayant une durée de vie limitée. Ford lui-même fut contraint de baisser les bras. Face à la concurrence de General Motors renouvelant fréquemment sa gamme de modèles au design attrayant au détriment de la robustesse, il abandonna sa Ford T à toute épreuve.

Serge Latouche va plus loin. Si aujourd’hui nous sommes à l’heure du jetable, il est fort à craindre que l’ère de l’homme jetable soit venue. La durée de vie des produits étant de plus en plus courte, les salariés sont contraints de développer des produits de plus en plus vite et de se former continuellement, sous peine d’être jetés à leur tour. En outre, l’habitude de jeter les produits s’étend à l’éthique, à la morale aux liens sociaux, aux relations humaines et aux valeurs. Dans un même esprit de consommation, l’honnêteté, le mariage et autres relations sociales sont de plus en plus souvent considérés comme des articles jetables par un être humain qui se comporte comme un enfant gâté.

Triste panneau que dresse Serge Latouche car cette dégradation des relations humaines s’opère sur une planète en danger.

Cette frénésie de conception, production et consommation a un impact considérable sur l’environnement. Les images que Cosima Dannoritzer a tourné au Ghana sont poignantes et désespérantes. Nos déchets électroniques arrivent par containers entiers dans ce pays dont l’un des citoyens dit qu’il est devenu « la poubelle du monde ». Des enfants, pieds nus, parcourent d’immenses décharges à ciel ouvert à la recherche de matériaux nobles. Ils brûlent les plastiques pour récupérer les métaux et respirent des fumées toxiques.

Des enfants dans une décharge au Ghana, Daily Mail

Finalement, ce système absurde et catastrophique n’aurait pas lieu si les coûts externalisés que sont les émissions de gaz à effet de serre, l’impact environnemental, le coût du traitement et du recyclage étaient réellement inclus dans le prix de vente : les produits seraient bien trop chers pour qu’ils soient jetés à peine utilisés. On peut toujours critiquer telle ou telle multinationale. Mais je suis intimement convaincue que la solution réside en nous. Réfléchissons avant d’acheter. Avons-nous réellement besoin de cet article ? Son mode de fabrication, ses composants respectent-ils les hommes et la planète ? A quoi va-t-il servir ? Combien de temps ? sont quelques unes des questions à se poser. Serge Latouche invite aussi à repenser ses achats pour un usage collectif. Connu pour sa position en faveur de la croissance, il répond dans le documentaire de Cosima Dannoritzer qu’il n’est pas question de revenir à l’âge de pierre mais au niveau de consommation des années 1960, à un niveau où l’homme n’utilise pas plus que la Terre dont il dispose. Enfin, le gouvernement devra remettre prochainement un rapport sur l’obsolescence programmée

  • Bon pour la casse – Les déraisons de l’obsolescence programmée. Serge Latouche. Octobre 2012. Paris : Les Liens qui Libèrent, 138 pp.
  • L’homme au complet blanc (The Man in the White Suit). Alexander Mackendrick. 1951
  • Prêt à jeter. Cosima Dannoritzer. 2010. 75 min.

Publicités