« Tuer »

Pour que ces paroles ne s’envolent pas.

Pour que toujours plus de gens sachent.

Pour que ces personnes et ces animaux ne soient pas oubliés.

Je retranscris ici quelques passages de cet excellent reportage sur l’abattoir de Confolens diffusé par France Inter : http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-territoires-interdits-24-%C2%AB-tuer-%C2%BB-2014-03-25

Il met en lumière un couple travaillant dans un abattoir.

Cet excellent reportage dont la seule retranscirption des paroles n’est qu’un maigre aperçu a été réalisé par Gilles Mardirossian. La production et la musique sont de Tony Hayère.

J’accompagne la retransciptions des photos de Tony Hayère prises dans l’abattoir de Confolens.

Attention ! Certaines photos peuvent choquer, âmes sensibles s’abstenir :

La femme :

« Sachant que moi j’aimais les animaux, ça a été très dur pour moi. […] Je suis complètement à l’opposé de ce que je voulais faire. La vie m’a emmenée à travailler la viande. »

« C’est physique. »

« J’tiendrai pas jusqu’à la retraite. »

On entend des cris. Est-ce d’hommes ou d’animaux ?

L’homme :

« J’ai mis une bonne année pour m’y mettre, quoi ! »

« J’ai mis une bonne année pour m’y faire à ce métier là. »

« A l’époque on faisait de la chèvre, beaucoup de chèvres, énormément de chèvres. »

« Tous les jours, tous les jours, tous les jours, j’faisais mille chèvres, quoi, et euh… A tuer, quoi ! J’veux dire.. à égorger et à tuer… à saigner. C’était… j’en rêvais, quoi ! Je rêvais du sang toute la nuit.

« On la tue. On la saigne. Et puis après… Fallait que j’coupe la tête en même temps. »

Elle explique comment ils dépouillent une bête ensemble. Autrefois elle était à la démédulation des chèvres, l’opération qui consiste à aspirer la moelle.

La femme :

« Une fois, on avait fait 1.200 chèvres. Moi, à la fin, j’en pouvais plus. »

L’homme :

« Ça m’a jamais bien dérangé de travailler là-dedans, de saigner un bête. Ça m’a jamais bien bien dérangé. […] C’est à plus grande échelle et à plus grande ampleur, quoi ! […] C’est l’industrie. […] Je me pose pas la question. »

« Quand on assomme une bête, il y a un piège. Donc pour que la bête est rentrée dans le piège et qu’elle puisse plus ni ressortir ni rerentrer. On la serre si elle bouge de trop. Et on a un dixième de seconde pour l’assommer. Quand tu l’assommes, c’est un pistolet : c’est un matador. T’as une balle à blanc à l’intérieur. […] C’est un poinçon qui sort du pistolet et qui assomme la bête. C’est du trois tonnes au centimètre carré. Une fois qu’elle est assommée, tu as trois minutes pour la saigner. Elle sent rien. »

« Pour les cochons, c’est pas le même couloir. C’est un couloir plus petit. T’en emmènes cinq ou six à la fois. C’est un piège un peu plus petit que pour le bœuf. Pour les assommer, c’est une pince électrique. T’as cinq secondes pour les anesthésier. Au bout de cinq secondes, son corps est anesthésié et ça va directement sur la table à saigner et là avec un « tronqueur », t’as deux secondes pour saigner un porc. J’en passe en moyenne 200-250. Tout ce qui est bœuf et veaux, j’en passe à peu près 50 le lundi. Faut toujours être déterminé. Faut être en contact toujours en permanence. Avec la bête. De façon à ce que ça arrive plus vite. Faut que ce soit machinal. […] Une bête, même qu’elle soit bien assommée, elle bouge toujours un peu. C’est pour les nerfs, ça. C’est normal. T’attends qu’elle arrête de bouger. Tu l’entraves. Parce que tu peux te ramasser un coup de pied. […] Elle peut t’écorner ou te donner un coup de tête. »

Tony Hayère 02

Un autre homme :

« Chaque animal qui arrive à toi, il ne faut pas le regarder comme si c’était le tien. Il faut se mettre dans la configuration où c’est ton métier, où tu dois le faire. Tu dois faire ce pour quoi tu es payé. Et faut pas réfléchir. Forcément que tu réfléchis à partir du moment où un animal par exemple est réticent à arriver dans le piège de contention et où là tu te poses forcément la question de dire : « est-ce que je le brutalise ? Est-ce que je le brutalise pas ? Mais tu peux pas raisonner en disant… « Faut pas regarder l’animal comme un animal. Faut le regarder comme une pièce que tu dois travailler. Je sais que c’est dur ce que je dis mais tu peux pas faire autrement. Sinon tu fais pas ce métier. Tu t’en vas en courant à la vue du sang, la peur que tu vis aussi. Quelques fois quand ils arrivent tu vois la peur qu’ils ont. […] Faut le faire en étant détaché de ça. Sinon tu peux pas faire ce métier. C’est pas possible. Il faut du détachement. Parce que tu le fais pas par vocation. C’est pas un métier que j’ai choisi par vocation. »

Tony Hayère 04

La femme :

« Si je croise le regard de l’animal, j’en suis malade. »

L’homme :

« Si tu réfléchis à l’animal que tu as en face de toi, à ce moment ça devient barbare. […] Parce que du coup tu réalises que l’animal en arrivant là, il a du stress, de l’angoisse, de la peur et tu vas quand même faire ton geste. Et c’est là que ça devient barbare, moi je trouve. Alors que si t’y penses pas, je ne veux pas dire qu’on agit comme des robots mais quelque part tu as un détachement donc du coup on se dédouane un petit peu en se disant fait ça parce qu’il faut le faire mais je trouve que si on pense pas à l’animal qu’on a en face de soi, pour moi c’est plus sain que d’y réfléchir parce que sinon je trouverais ça barbare. Parce que finalement tu réalises à ce moment là que chaque coup de pistolet que tu vas donner ou chaque impulsion électrique que tu vas donner… Si tu y penses… Alors quelque part c’est une sorte de plaisir. Tu ne penses qu’à ça. Pour moi ça devient cruel. […] Je suis pas là forcément pour tuer. Je suis là pour exercer un métier et je sais que pour exercer ce métier, il faut que je tue des animaux. Mais c’est pas je tue des animaux pour satisfaire mon plaisir personnel. Je tue des animaux pour subvenir aux besoins de ma famille, pour gagner ma vie. »

La femme :

« Faut pas croiser le regard de l’animal. »

L’homme :

« Je vais aller plus loin que ça. Tu peux pas être en deuil des animaux. C’est comme si le gars qui travaille chez Renault, il est en deuil du gars qui s’est tué avec la voiture qui sortait de son usine. […] Nous on nous demande de fournir de la viande pour nourrir la population. On peut pas être en deuil de ça ! Parce que quelque part on tue des animaux mais c’est pour en faire vivre d’autres : nous ! »

Tony Hayère 01

La femme :

« On enlève une vie ! On enlève des vies ! »

L’homme :

« Si tu commences à gamberger là dessus, t’en sors pas ! T’arrête le métier, tu fais autre chose ! »

La femme :

« Voir une vache avec les larmes, c’est horrible ! Ça me retourne ! Donc c’est pour ça que j’évite d’aller à la tuerie. Parce que ça, j’veux pas. »

L’autre homme :

« T’arrives le matin, t’es là pour tuer les bêtes. »

L’autre homme (Olivier) :

« Moi quand je suis en mode travail, je suis en mode travail. […] Je n’ai plus d’état d’âme. Je sais pourquoi je suis payé, je sais que je dois faire un travail et je le fais. Christelle, la différence entre elle et moi, c’est qu’elle a toujours ce côté sentimental, tu vois. Que moi pas du tout. Moi je suis détaché complètement de l’impact que ça peut avoir sur n’importe quelle personne qui verrait ça de l’extérieur. Moi pour moi ma journée de travail, elle se termine quand j’ai posé ma cogne, que j’ai pris ma douche et que je rentre à ma voiture. Là c’est fini. […] »

« Je vais même te donner une anecdote qui est rigolote et je m’en aperçois. Il n’y a pas longtemps que je m’en suis aperçu. Christelle s’est blessée une fois au travail. Ça paraissait assez impressionnant parce que c’était un gros bout de métal qu’elle s’était enfoncé dans la main et ben, je n’ai pas réagi de la même façon que j’aurais réagi chez moi. Je la verrai aujourd’hui se blesser comme elle s’est blessée là, je serais peut-être paniqué ou j’aurais un coup de sang, tu vois, je paniquerai et je m’inquièterai. Dans le cadre du travail, elle s’est blessée, on a des gens chez nous qui sont sauveteurs, qui ont des brevets de sauveteurs et tout ça. J’ai pas eu la réaction que peut-être j’aurais dû avoir vis à vis de ma compagne parce que c’est quand même ma compagne qu’on soit au travail ou qu’on soit dans la vie. Je me suis approché quand même pour voir ce qui avait. C’est pas que je m’inquiétais pas mais si tu veux je sais pas si j’ai pas eu un … même ce moment de détachement tu vois par rapport à ça. »

Tony Hayère 06

Christelle :

« On avait un cochon. le premier cochon qu’on avait à la ferme on l’avait surnommé Nenette, elle était mignonne. L’issue finale, c’était : il faut qu’elle soit tuée. Alors là ça a été un drame pour moi. Moi ça a été drame. Moi ça a été un drame parce que, ben il fallait en fin de compte… C’est même moi qui l’ai emmenée pour éviter qu’elle soit bousculée en la grattant jusqu’à la tuerie parce qu’elle ne voulait pas avancer. Mais tu la grattait, elle venait partout. Et après il a fallu que je la pèse. Je pleurais parce que ça me faisais mal au cœur. J’en étais malade. Parce que c’était un animal auquel je m’étais attaché. Il faut pas que je m’attache. Autrement, j’peux pas. ça a été très très dur. »

Un autre homme :

« J’enlève la peau et puis je saigne. J’égorge pas. Je parfine le cuir. »

« Je travaille en abattoir mais je serais incapable de tuer un cerf. »

Tony Hayère 03

L’autre homme :

« Moi je me suis aperçu tout au long de ces années où j’ai fait ça que si le matin tu commences déjà en étant stressé, en étant agacé, on s’aperçoit que les animaux le ressentent tout de suite. Et c’est vrai que le fait de leur parler, de siffler parce qu’on m’entend siffler des fois, on m’entend dire : « arrête ! » ou « Là. Là. Doucement. » Mais c’est une façon aussi de … comment dire… C’est peut-être idiot ce que je vais dire mais sur les derniers moments de cette bête, de se dire : « Je vais pas en rajouter. » Je vais pas rajouter à son stress le mien. Moi j’ai pas de stress. Je suis là pour faire un travail. Forcément que j’ai une cadence à tenir parce que derrière moi découle aussi tout le reste de l’abattage mais le fait de leur parler c’est aussi se sentir un peu moins seul face à l’acte final qui est la mise à mort. […] Je ne verrai pas des animaux venir à moi toute une matinée sans jamais dire un mot et juste tuer, tuer, tuer. C’est pas possible pour moi. […] »

L’autre homme :

« Quand je pars de là-bas et que j’arrive ici, c’est comme si j’étais assourdi, quoi. Il me faut un petit moment pour réentendre les bruits naturels, les bruits des oiseaux ou autre chose. Quand on est en train de faire les porcs, c’est là où c’est le plus bruyant. C’est la chaîne qui est la plus bruyante. […] Au niveau des odeurs, c’est pareil. Il y a une différence quand même entre sentir la végétation, les fleurs et sentir le sang, la viande froide. Ça sent un peu la mort, quoi, on va dire. »

Olivier :

« Si j’y suis aujourd’hui, c’est que j’ai choisi d’y rester. »

« Il faut pas rester spectateur de sa vie. »

 

Cet excellent reportage dont la seule retranscirption des paroles n’est qu’un maigre aperçu a été réalisé par Gilles Mardirossian. La production et la musique sont de Tony Hayère.

Ci-dessous, un diaporama sonore réalisé par Tony Hayère à partir de ses photos et des sons pris dans l’abattoir de Confolens, sur une musique qu’il a composée.

Attention ! Certaines photos peuvent choquer, âmes sensibles s’abstenir :

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