Une femme et une vache – par Marlen Haushofer

J’ai partagé ces derniers jours avec vous des extraits du Mur Invisible de l’écrivain autrichien Marlen Hausfofer. J’ai lu et vivement apprécié ce livre il y a plusieurs années. Paru en 1963 il est le récit d’une femme partie chez un couple d’amis dans la montagne. Le soir, les amis partent boire un verre au village. Au matin, ils ne sont pas rentrés. La femme constate qu’un mur invisible la sépare du village. Une sorte de catastrophe, d’attaque par un ennemi non identifié a eu lieu qui a pétrifié toute vie humaine et animale de l’autre côté du mur. Elle est prisonnière d’un coin de montagne. Sorte de Robinson, elle organise sa survie en compagnie du chien de son ami, resté du même côté du mur qu’elle. Une chatte et une vache partagent également sa destinée. Ce roman de près de 300 pages qui  quand on y pense ne raconte pas grand chose si ce n’est de la simplicité et de l’essentiel, se lit -même en allemand- facilement et avec beaucoup de plaisir et d’émotions. J’ai souhaité le relire avec l’œil qui est aujourd’hui le mien, un œil encore plus aiguisé qu’il y a dix ans sur les liens entre l’homme et la nature d’une part et l’homme et les animaux d’autre part. Je savais que j’allais y (re)trouver des valeurs qui sont aujourd’hui les miennes et je ne me suis pas trompée. Ce livre est à cet égard tout à fait splendide.

Pour terminer ce partage, voici un magnifique passage décrivant le lien entre la femme et la vache, qu’elle nomme « Bella ». La première année, elle vit des réserves de son ami et en attendant sa première récolte de pommes de terre et de haricots, le lait de la vache est un complément précieux. Aujourd’hui, nos agriculteurs ont au moins cinquante vaches et le reste de la population achète du lait stérilisé en bouteille et des produits élaborés contenant des dérivés du lait en provenance des quatre coins de l’Europe. On est hélas bien loin de ce lien profond tissé entre une femme et un animal, chacun permettant à l’autre de survivre. A vous de juger.

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« Wenn ich Bella striegelte, erzählte ich ihr manchmal, wie wichtig sie für uns alle war. Sie sah mich sanft aus feuchten Augen an und versuchte, mir das Gesicht abzuschlecken. Sie hatte keine Ahnung, wie kostbar und unersetzlich sie war. Hier stand sie, bräunlich glänzend, warm und gelassen, unsere große sanfte Nährmutter. Ich konnte es ihr nur mit guter Pflege danken, und ich hoffe, ich habe für Bella alles getan, was ein Mensch für seine einzige Kuh tun kann. Sie hatte es gern, wenn ich zu ihr sprach. Vielleicht hätte sie die Stimme eines jeden Menschen geliebt. Es wäre ein leichtes für sie gewesen, mich zu zerstampfen und auszuspiessen, aber sie schleckte mir das Gesicht ab und drückte die Nüstern in meine Handfläche. Ich hoffe, sie wird vor mir sterben, ohne mich müsste sie im Winter elend umkommen. Ich binde sie jetzt im Stall nicht mehr fest. Wenn mir etwas zustoßen sollte, wird sie wenigstens die Tür einrennen können und nicht verdursten müssen. »

« Quand je brossais Bella, je lui expliquais parfois combien elle était essentielle pour nous tous. Elle me regardait alors avec douceur de ses yeux humides et essayais de me lécher le visage. Elle n’avait aucune idée du point auquel elle était précieuse et irremplaçable. Elle se tenait là, brillante et brune, chaude et calme, notre grande et douce Mère Nourricière. La seule chose que je pouvais faire pour la remercier, c’était de lui prodiguer les meilleurs soins possibles. J’espère avoir fait pour Bella tout ce qu’un être humain peut faire pour son unique vache. Elle aimait que je lui parle. Peut-être aurait-elle aimé la voix de n’importe quel être humain. Elle aurait pu facilement m’écraser et m’encorner mais elle me léchait le visage et pressait ses naseaux dans ma main. J’espère qu’elle mourra avant moi. Sans moi, elle souffrira le martyr en hiver avant de périr à son tour. Dorénavant, je ne l’attache plus dans l’étable. Si quelque chose devait m’arriver, elle pourra au moins enfoncer la porte et ne mourra pas de soif. « 

Die Wand, Marlen Haushofer
Le Mur Invisible, Marlen Haushofer
traduction @de Chair et de Lait

amitié

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