L’odeur des porcs

Je me suis garée au pied d’un bâtiment d’élevage. Mon collègue et moi sommes sortis de la voiture. L’odeur habituelle m’a prise à la gorge et soulevé le cœur. Nous étions sous une bouche d’aération qui nous envoyait l’odeur des animaux en plein dans la figure.

 « Les porcs ont la même odeur que les hommes »,

m’a dit mon collègue qui n’est ni chochotte ni végétarien.

J’ai senti cette odeur à la fois acre, suave et écœurante aux abords de tous les élevages dans lesquels je me suis rendue – pour des raisons sanitaires, je n’ai jamais pénétré à l’intérieur d’un élevage. Imaginez qu’avec le visiteur pénètre une bactérie ou un virus qui achève tout ou partie d’une portée de porcelets. C’est la rentabilité de tout l’élevage que vous mettez en péril. Car ces animaux sont fragiles. Ils sont élevés pour grossir le plus vite et être transformés en produits finis.

Cette odeur suinte la mort. Mais est-ce une vie que de la passer dans un bâtiment sans jamais voir la lumière du jour ?

Ces animaux sont de la matière brute en somme, même si les éleveurs disent qu’ils travaillent « avec du vivant ». Quant aux éleveurs ils jonglent avec les exigences des consommateurs : de la viande de porc pas chère et sans gras. Le porc doit donc grossir rapidement, mais sans prendre trop de gras, sous peine de pénalités financières appliquées par l’abattoir à  l’éleveur. Casse-tête sans nom.

 

Je n’ai jamais pénétré au sein d’un élevage mais j’ai entendu un ingénieur se souvenir de son stage pendant lequel il lui fallait castrer les porcs et j’ai eu droit, seule femme parmi cinq ou six hommes à une démonstration d’une sorte de cage pour inséminer les truies (ici vous verrez une pince d’insémination, et ici un appareil pour faire passer les échographies aux truies). J’ai participé à des réunions sous des papiers anti-mouches en chassant constamment celles qui ne s’y étaient pas encore engluées de mon visage. A d’autres occasions, je me suis retrouvée dans des bureaux polissés ornés de photos de jambons, à l’étage, pendant qu’au rez-de-chaussée traversé par des hommes à la blouse maculée de sang passaient de vie à trépas des dizaines de cochons. J’ai déambulé entre les bâtiments miteux de l’un des plus grands élevages de France qui m’évoquait un camp de concentration et je me suis sentie minuscule au pied d’une fosse à lisier (c’est à dire à merde) de huit mètres de haut contenant près de deux fois le volume d’une piscine olympique. J’ai vu des morceaux de porcs emplir un containeur en plastique jaune et un exemple de pertes collatérales d’un élevage. J’ai entendu les grognements et couinements de centaines de porcs s’énervant à l’arrivée de la soupe dans leurs auges. J’ai choisi ce boulot notamment pour voir par moi même ce que j’avais lu et en faire part au plus grand nombre. Peut-être que je ne verrai à l’avenir guère plus que ce que je vous résume ici. Le reste nous est soigneusement dissimulé derrière des portes closes. Une odeur, elle, s’en échappe. Elle sort par les bouches d’aérations et le moindre interstice pour auréoler l’élevage d’un halo plus ou moins fin de chair, de sueur et de mort. Une odeur humaine, comme dirait mon collègue.

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